Dimanche 3 février 2008 7 03 /02 /Fév /2008 16:00

 

 

 

MUR TROMBE

Le chauffage solaire:

une expérience à partager

 

Le jour où j'ai posé la première pierre du mur, je n'imaginais pas les difficultés qui m'attendaient, ni les satisfactions et réels plaisirs que j'éprouverais. Il est possible d'imaginer un contre bas de la petite route qui se prêtait sur une trentaine de mètres à l'édification de ce mur plein sud. Le contre bas avait plus que la hauteur d'un homme et je savais que cet emplacement était probablement le meilleur pour cette folie. Construire un mur en pierre n'est pas un exploit. Cela ne m'effraie pas même si je n'en ai jamais fait auparavant. J'ai admiré les murs de clôture ou de construction en pierre sèche. J'ai été fasciné par le savoir faire de cet homme qui cassait les cailloux d'un seul coup de masse. Comment comprendre le monde minéral sans casser des cailloux? Le jour où tu construis un mur en pierre, tu plonges directement dans le règne minéral. Un tas de cailloux qui doit devenir un mur est avant tout le désir d'un homme qui va les prendre un à un pour les assembler. Quand on est petit, on apprend, à assembler des legos, des mécanos autrefois et beaucoup d'objets qui s'emboîtent, se tiennent, s'articulent pour former une création originale même si elle est copiée. Fabriquer ce mur est une oeuvre au sens artistique comme un sculpteur crée un décor. Oui, mon tas de cailloux va devenir un décor.

  Longue vie à ce mur. Il faut y croire, c'est la méthode de l'encouragement personnel qui prépare l'autosatisfaction. Si tu n'y crois pas, tu n'y arrives pas. Il faut donc une motivation sérieuse et certainement un brin de folie. Quelle est cette folie qui pousse un homme à construire ce mur en pierre de 30 mètres de long et 2 mètres 20 de haut? Elle prend sa source dans la lecture des aventures d'un savant et elle ruisselle dans les aventures des néophytes qui admirent le savant et qui parlent de lui. Elle me paraît douce avant de l'avoir caressé. A l'échelle humaine, les grands travaux ont souvent été considérés comme des exploits car ils ont engendré , généré, des sacrifices dont l'histoire est avare. Elle préfère parler des vainqueurs plutôt que des victimes. L' aventure est aussi à la portée d'un constructeur de mur s'il est à la recherche d'un idéal plutôt que d'une performance.

Pas de logistique, pas d'organisation, seul compte l'objectif: il faut que la serre soit prête à la fin de l'hiver. La serre ? Mais que vient faire un mur dans une serre? Quelle idée saugrenue? Quel délire enfantin? Une serre est un outil de fer ou de verre et de plastique qui donne à l'homme des régions tempérées l'illusion qu'il maîtrise le temps, the weather, et donc le temps, the time, qu'il faut pour faire pousser des végétaux.

 A Montpellier, la ville vient de construire, à grands frais, coûts pardon, une serre tropicale. Sous les tropiques, il n'y a pas de serre. En Espagne,il y en a des kilomètres. En plus d'être dans cette logique paranoïaque de l'homme dompteur de nature , j'ai imaginé que le côté de la serre à l'ombre sera un mur adossé à un talus qui lui servira de volant thermique.

Question? Pourquoi les serres hollandaises produisent des tomates plus précoces que les serres espagnoles? Dans quelques années, la réponse , si c'est la même sera génétique car avec les OGM on aura définitivement empêché une tomate orpheline de retrouver son papa et/ou sa maman. Au moment où je construit le mur, la réponse est simple: la tomate a horreur des écarts de température et son cycle est très long. Donc il faut la semer quand il fait froid et celui qui la récoltera le premier sera celui qui aura une température extérieure stable. Dans cette situation, le système de chauffage de la serre doit garantir une température quasi constante. Tu vas à Perpignan en mars, il va faire -2° la nuit , parce que la nuit est claire et +28° le jour au soleil. Cet écart est possible pendant plusieurs jours, à des périodes de croissance que la tomate n'aime pas, donc elle traîne au lit, sous la couette, alors que la hollandaise peut tchatcher avec les copines au soleil artificiel. On bronze mieux sous les UV en mars qu'au soleil.

  J'ai lâché le mot: chauffage de la serre: l'objectif du mur, sa raison de devenir, c'est chauffeur. Non pas volant thermique mais chauffeur actif. Il va bénéficier d'un traitement particulier car il est constitué de tas de pierres issues de ruines, de murs à l'abandon, de tuiles appelées canal car elles ont été moulées pour transporter l'eau sur les toits. La pierre a été taillée par un homme qui voulait la positionner dans un mur. En première main, elle était brute de carrière, sans mise en forme. Je la recycle dans cette forme sans pouvoir lui garantir de conserver ni ses dimensions ni son environnement. Je les entends réclamer leur soeurs qu'elles côtoient depuis des décennies. La tuile, avant d'être moulée par une machine, était moulée par une cuisse. On a souvent fantasmé à propos du cigare roulé sur la cuisse des cubaines avant de finir entre les lèvres humides d'un fumeur de havanes. La tuile moulée à la cuisse n'a jamais été filmée, mise en scène et réalisée. Elle demeure un pur fantasme et seule l'imagination lui donne la valeur affective que je ressent quand je la tiens entre mes mains.

  Cette première mise en main est un moment de solitude qui prépare les délices des comparaisons futures. Comment résister à l'envie de comparer l'une tuile à l'autre? Comment ne pas imaginer la cuisse qui l'a formée au moment où tu la prends entre tes doigts et que tu la poses dans ton mur? Mais pourquoi mettre des tuiles dans un mur?

Si je donne la réponse maintenant, j'aurai l'impression de donner le secret des pierres précieuses et des mosaïques romaines. Bâtir un mur, c'est une oeuvre d'art qui nécessite des matériaux nobles. Le plus grave est de faire une oeuvre d'art en voulant faire un outil capable d'accélérer la croissance des tomates. Au coeur du dispositif, la tuile est le canal de circulation puisqu'il n'est pas question de la détourner de sa vocation. Avec une variante, certes, elle aura une mission inattendue. Le recyclage ou la valorisation est une opération baroque. Le consommateur commence à le découvrir quand certains artistes utilisent des produits recyclés ou valorisés pour créer des oeuvres d'art. La dernière barocoeuvre que j'ai vue est une statue en forme de serpent conçue et réalisée avec des armes récupérées auprès de dangereux malfaiteurs repentis. J'y vois là une confirmation de la réalité baroque du recyclage des tuiles moulées à la cuisse.

Le maçon entame les fondations du « mur trombe » par une tranchée dans la terre puis en charriant une succession de brouettes de mortier avant de poser la première pierre. Avant de saisir la pelle il a bien fallu qu'il fasse un plan des canalisations. Le principe était que la bouche du bas respire l'air froid pour l'expirer dans la bouche du haut après l'avoir chauffée au coeur du mur. Les pierres ne sont pas calibrées mais la tuile, en plus de sa personnalité, a toujours la même dimension. Elle conduit et attend sa place. Je deviens le constructeur de paradigmes que j'invente dans l'horizontal et le vertical. La troisième dimension, la profondeur est plus facile à gérer grâce à l'option du remplissage par derrière.

Je ne sais quel romain a inventé la brouette, la birota: il mérite le prix nobel. Au Viet Nam, cet outil, fleuron de l'économie française, exporté dans le monde entier, à 80% fabriqué à côté de Libourne, dans le sud ouest, n'existe pas. Ces champions du transport à roue ne connaissent pas la brouette. Sur une route, probablement nationale entre Hanoï et Haiphong, il y a, de chaque côté, deux files de piétons chargés sur la tête et les épaules, deux files de vélos transportant des objets divers comme des charpentes ou des sacs de riz, deux files de motos transportant jusqu'à 4 personnes. La chaussée est déjà occupée à 110 ou 120%. La voiture ou le bus qui se fraie un passage à force de klaxon déborde sur l'autre moitié de la voie avant de se rabattre en compressant les strates précédentes. Le premier déplacement te permet immédiatement de comprendre pourquoi il n'y a pas de location de véhicule dans ce pays. Que se passerait-il le jour où ils adopteraient la brouette pour transporter les marchandises? 

  Digressions certes, mais la brouette est un outil précieux dans la vie quotidienne du paysan et dans celle du constructeur de mur pour le transport des pierres, des tuiles et du mortier. A la base, les orifices font environ 12 à 15 cm de diamètre . Ils conduisent à une cheminée verticale constituée de deux tuiles accolées à l'envers de manière à devenir un cylindre à diamètre régulier. Le remplissage de pierres assemblées par le mortier à base de chaux constitue le 1er étage. Quand les assemblages de pierre atteignent le haut du cylindre vertical des tuiles jointes et ensérées par les pierres où elles forment un conduit, l'opération consiste à positionner d'autres tuiles horizontales sur une longueur de deux mètres environ. Toutes les bouches de la base communiquent entre elles sur la longueur du mur. En recouvrant le tout avec du mortier et des pierres, on a ainsi formé un premier canal de circulation horizontal. Avant de refermer , on aura pris soin, à la moitié de la distance qui sépare deux bouches, de laisser un espace pour venir placer à nouveau deux tuiles verticales qui permettront de communiquer avec le canal supérieur . A ce niveau, les tuiles verticales seront décalées d'une moitié pour se trouver au dessus de la bouche initiale.

  Il suffirait de faire un dessin, mais je ne dessine pas assez bien. Je préfère prendre le risque d'être mal compris. « Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement ». Non seulement je l'ai conçu, mais construit. C'est plutôt simple dans la réalisation de la structure interne. Le plus compliqué chez l'homme est qu'il veut toujours ajouter à son oeuvre une intention esthétique. Ceci a pour conséquence une perte de temps incroyable dans la sélection et le choix des pierres de la façade, comme si les plants de tomates en avaient quelque chose à faire. Chaque jour qui passe, tu te demande si t'arriveras au bout, de cette folie, si une fois arrivé au bout, ça marchera comme tu l'as imaginé et en plus tu perd du temps pour que ça soit beau, comme un mur de pierre sèche qu'on voit au bord de certaines routes. Il y a ceux que fabrique mon copain berger. Quand on démolis un vieux mur de pierre, on se rend compte que les belles pierres sont sur la façade et que l'intérieur du mur, surtout s'il est profond est composé de tout venant assemblé ou non par du mortier.

Mon ami le berger prend un gros caillou ovale tiré de la rivière, l'observe, le tapote avec son marteau pour l'écouter, le retourne et, d'un coup sec ,le fend en deux parties égales. Je ne l'ai jamais vu rater son coup. Je n'ai jamais réussi à le faire. Quand je n'ai pas d'autre solution, je prends une grosse masse et je frappe comme un bourrin sur la pierre pour l'exploser. Ce n'est pas moi l'artiste!

En haut du mur, les canaux verticaux débouchent dans la serre comme à la base. Le mur faisant environ 30 mètres de long, il y a 10 bouches en haut et autant en bas. Au bout du mur les trois canaux verticaux sont superposés de manière à faire communiquer les 3 canaux horizontal. Celui de la base est ouvert sur l'extérieur d'un côté mais fermé de l'autre. Exposé au sud le mur en pierre est chauffé par le soleil dans la journée. Il stocke la chaleur, le volant thermique dont il est la façade est en action. Quand le soir arrive et que la chaleur baisse, le mur aspire de l'air froid par les bouches de la base et souffle de l'air chaud par les bouches du haut grâce à ses canalisations qui récupèrent la chaleur du mur et la distribuent naturellement. C'est ça le mur Trombe!

 Pour fabriquer la serre, j'ai acheté du profilé en fer que j'ai mis en forme à l'aide d'un gabarit. J'ai planté une extrémité dans la terre à 4 mètres du mur et l'autre extrémité scellée dans le haut du mur. J'ai posé un film plastique transparent par dessus et j'ai obtenu une serre à maîtriser le temps. Je n'étais pas tout seul à installer une toile de 40 mètres de long sur 6 mètres de large. Il faut des bras, mais surtout il ne faut pas de vent. Le jour où j'ai organisé le placement de cette toile sur les arceaux de la serre, il y a eu un coup de vent. Cette voile prise par le vent secoue les bras qui la tiennent, refusant les ancrages, évitant les rigoles de terre au pied des profilés. Grand moment de stress où la nature te montre sa puissance, où l'homme teste la sienne ainsi que la force mentale qu'il doit déployer à résister, à gérer les interventions des uns et des autres et finalement plaquer la toile sur l'esquif et neutraliser les forces adverses. Bel exploit, grande satisfaction de l'équipe, énorme frayeur se lisant sur les visages qui dégoulinent de sueur, sourires crispés, gestes vifs et précis d'enfouissement, de blocage, une sorte de mélée de rugby au pied de la ligne de but où se joue la victoire.

 Il me restait quelques pierres, quelques tuiles et un peu de mortier. Il a suffit que je découvre dans un vieux poulailler une vielle porte de four en fonte rouillée pour compléter le dispositif du mur Trombe en lui donnant une source complémentaire de chaleur le bois. A l'une des extrémités du mur,les bouches de tuile communiquent à l'extérieur, car à cette extrémité j'ai construit un four à bois, un insert réchauffant l'air extérieur pour le faire pénétrer à l'intérieur du mur.

 Imaginez le paysan amoureux de ses plants de tomate, si fragiles, si sensibles aux écarts de température. Il sait que la nuit va être très froide. Avant de se coucher, il s'accroupit au pied du mur, allume le feu, souffle sur les braises et met quelques bûches dans le foyer pour la nuit. Depuis la guerre du feu, notre inconscient collectif a conservé plus ou moins intensément cette relation de l'homme au feu. S'il restait un métier que j'aimerai faire, c'est bien celui d'enseigner à faire du feu. Je l'ai fait avec mes enfants car je considère que c'est un apprentissage important de la vie humaine. J'ai eu récemment confirmation de cette intuition, car j'ai eu la chance de participer à une guerre du feu authentique. Il existe encore des personnes capables, dans leur milieu naturel et peut-être aussi en dehors, d'allumer un feu simplement avec des végétaux, brindilles, écorces, herbes sèches, bois morts, récupérés sur la place, alors que le temps très humide tourne à la pluie. Cet homme et ses deux enfants, accroupis sous un arbre, soufflent sur des braises qu'ils font sortir du frottement des végétaux entre eux. Il n'a pas d'allumettes, pas de source d'énergie. Il n'a que son savoir faire et l'amour pour ses deux garçons qu'il doit faire manger. Nous sommes à Madagascar, au bord d'un canal, il est 8 heures du matin, un bateau nous a déposé là pour attendre la pirogue de Riri, annoncée depuis la veille. En voyant cet homme allumer et préparer le foyer, je me suis mis à leur côté pour profiter de la magie du feu, souffler sur les braises et apporter des brindilles. Une demi heure plus tard, l'eau de cuisson du riz commençait à bouillir. 

La serre fût prête juste à temps pour planter les tomates. Assis en famille sur les petits bancs en bois enjambant les rangées pour enlever les mauvaises herbes, nous ne pensions pas au professeur Trombe mais au bonheur d'être chauffé par le soleil. Les plants de tomate ont également trouver leur bonheur et trouvé des jardiniers amateurs sur les marchés paysans pendant plusieurs années jusqu'au jour où... mais ça c'est une autre histoire!

 

Talence, le 11-12-07

Jean-François Moncaubeig

Par tontonjef - Publié dans : Histoires
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